.......................................................................................................................................................................................... Photo S.C.
Tartares, Ouzbeks, Nénètses / tout le peuple ukrainien, / et même les Allemands de la Volga / attendent les traducteurs.
Et peut-être, en ce moment, / un Japonais / me traduit en turc / et atteint mon âme.

Ossip Mandelstam


jeudi 12 octobre 2017

Miyó Vestrini (1938-1991, Venezuela)





Certaines journées se font longues


Certaines journées se font longues.
                                                            Personne ne demande comment je les passe.
Le visage des agresseurs
                                             se mêle
                                                    à celui des agressés.
On ne sait pas
                         combien survivent
                                                            au massacre.



Ciertas jornadas se hacen largas


Ciertas jornadas se hacen largas.
                                                           Nadie pregunta cómo las paso.
El rostro de los agresores
                                              se mezcla
                                                       con el de los agredidos.
No se sabe
                    cuántos sobreviven
                                                        a la masacre.



Pedro Juan Gutiérrez (1950 - Cuba)





LES PETITES COPINES DE JOHN SNAKE

Elles portent des colliers de perles
et se soûlent
dès 10 heures du matin / mais elles perdent
définitivement contenance en fin d’après-midi.
Alors elles crient délurées
par-dessus les boléros
et les rancheras
de Paquita La Del Barrio.
Les gentilles demoiselles
ne supportent pas les coups de fouet
et autres débauches (psychologiques / corporelles / anales /
et même télépathiques)
de John Snake / qui fait très attention à lui
et ne mentionne jamais ces bagarres infâmes
dans ses mémoires.
Ses élégants poèmes / par contre /
semblent écrits par ces poètes du système / séducteurs /
qui portent costume et cravate
et cultivent les amitiés dans les hautes sphères.
Ses élégants poèmes, disais-je,
ne parlent que d’amours insupportables
longs / tièdes / chiants / Et de demoiselles immortelles
qui s’étendent romantiques dans le crépuscule /
Johnny croit tromper le respectable public
avec ses masques et ses fuites impossibles
dans le pur style Houdini.
Mais la réalité est toute différente :
cultiver l’art de la fugue
est une répétition de l’inutilité,
cher Johnny.
Tout le monde sait que tu es un autre-fils-de-pute-
de-plus-dans-ce-monde-bourré-de-grands-et-fameux-et-
même-héroïques-et-admirables-fils-de-pute.
Ahh, John Snake,
si tu savais
comme te trompent tes petites copines.
Même si tu les obliges à porter
des colliers de perles et de gros soutiens-gorges de toile
pour éviter que ressortent les mamelons
sous leur blouse.
Rien n’y suffit.
Ni une ceinture de chasteté électronique.
Rien, cher John.
Elles sont infidèles
pour le délicieux plaisir d’êtres infidèles.
Et elles se marrent. Elles éclatent de rire.
Une simple blague / Rumbeuses de cirque / Métisses de feu /
Et tu crois tout ce qu’elles te disent
au crépuscule
quand elles se soûlent
et portent des colliers de perles
et font les cent pas dans le salon
anxieuses et désespérées / incapables
de rester tranquilles
à côté de toi
à se taper ces monotones
suites de Bach pour violoncelle
que tu écoutes en extase tous les soirs
tandis que tu conçois
comment les aurait écrites Mahler ou Wagner
et que tu t’enfiles du whisky comme de l’eau
et penses que le monde
est un désastre
mais solide.
Non, cher Johnny,
tu n’imagines pas comme tout s’écroule
et s’enfonce dans une merde liquide.
Sous le sol il n’y a aucune solidité / Il y a un marécage
de merde
qui empeste de façon répugnante.
Les cafards
les vers puants
et toi Johnny
et tes petites copines infidèles et sarcastiques
n’ont aucune importance.
Je pense que tu te noieras dans la merde
et le marécage noir
Il n’y a plus de lumière / et tu t’enfonceras
comme un crétin
perdu dans cette île
aux crépuscules dorés.
Il n’y a pas de salut pour toi.
Une fois de plus
tu t’enfonceras dans la merde du bordel
et les suites de Bach pour violoncelle
seront le dernier bruit qui s’en ira avec toi
jusqu’au fond du marécage.
Adieu, Johnny,
cher Johnny.








LULU LA PERDUE
 
I

Cette femme si élégante et raisonnable
si professeure-intelligente-je-sais-tout
m’attaque, toujours en privé :
tu es un carnivore dégueulasse et tu pues
tu dois manger des légumes et des fruits.
Des légumes frais crus et boire de l’eau minérale.
Tu pues comme un lion
c’est répugnant, tu me dégoûtes.
En plus tu es paranoïaque
il faut que tu t’organises
pour augmenter ta projection internationale.
Tu files un mauvais coton / dans ce monde
on ne peut pas vivre comme ça /
dans les airs / flottant / Tu es en Europe
ici les femmes ont d’autres besoins
une autre sensualité
un autre niveau de consommation  / il faut vivre
sur un mode supérieur / un homme inutile
et sans argent ça ne compte pas / tout simplement
ça ne compte pas / tu m’entends / réponds Johnny /
Je me tais
et je la regarde hypnotisé :
/ pourquoi tu deviens si agressive ? / je lui demande.
Mais elle n’écoute pas et continue
à décharger son stress.
Je ne sais même pas de quoi elle parle.
Elle dit que j’offense les femmes
avec ma pauvreté et ma bêtise :
La poésie ne donne pas d’argent / ne sois pas stupide /
prestige, prestige / avec quatre pékins
qui lisent ta poésie / tu agis comme un imbécile /
Et je l’écoute
avec sérénité
Pourquoi j’en supporte autant ?
Parce qu’elle m’excite
quand elle s’habille en pute et me raconte ses histoires ?
Elle met des annonces dans les journaux :
« Lulu la perdue, hôtel de luxe uniquement, haut standing,
je te promets des surprises que tu n’imagines même pas ».
 
II
 
Je m’embrouille.
Devant tout le monde je suis Le Grand Johnny,
Big Johnny,
un poète fascinant et monstrueux
qui dans des vies antérieures
a été successivement
chef de tribu, avec une petite horde sauvage à sa charge
gladiateur
samouraï
princesse idiote, vieille fille, laide et mauvaise
moine bouddhiste et fameux poète zen
propriétaire d’un bordel à Calcutta
vendeuse d’huitres et de fruits de mer à Brest, mère de 6 enfants
trafiquant d’esclaves
pute au port de Bologne
guerrier maya
simple noire avec 8 enfants dans un hameau africain
bourreau opérationnel de guillotines
prostituée à Liverpool
capitaine de pirates lesbiennes
geisha à Osaka
négociant en toiles et cuirs à la Jamaïque et la Nouvelle-Orléans
marin sodomite
et d’autres vies misérables et épouvantables
que je préfère oublier / y compris
plusieurs enlèvements
et finalement le grand et fameux Big Johnny,
John Snake,
summum parfait de mes vies antérieures les plus agréables
Et Lulu est mon petit paradis idéal / avec sa double vie :
pute de nuit
et de jour la grande philologue la quarantaine célibataire
sérieuse, disciplinée, ennuyeuse, qui s’habille de noir / à califourchon
sur le poète / ma découvreuse géniale /
Elle fait mon éloge continuellement et répète à voix haute :
Oh, il est adorable, sa poésie est incroyable / Il a dix ans
d’avance sur tous les poètes européens ».
Jusque là tout va bien.

III

Mais en privé elle transmute en Lulu la perdue
avec ses dessous noirs, ses dentelles et talons aiguilles.
Des crocs lui poussent
Elle invente des histoires / je soupçonne pourtant qu’elles soient vraies /
de hauts cadres nord-américains
qui la payent de petites fortunes
et lui font vivre des moments stellaires.
Ils baisent dans les toilettes des avions
et des cafés de luxe
dans des cimetières de villages
dans des châteaux abandonnés
et même dans des iglous d’esquimaux. / Ils me payent excessivement, Johnny
et ça m’excite. / Je veux toujours plus d’argent et plus de sexe / maintenant
j’ai un client fixe deux fois par semaine / un noir très grand
de New York / Très mystérieux / Je le soupçonne d’être du FBI ou de la CIA /
Il a un pistolet et trois téléphones portables / une bite gigantesque / Il peut
juste m’en mettre un petit bout / un vrai sauvage / Oh, ce noir, mon Dieu /
Quand il s’en va il sort mille dollars et me les donne sans compter / comme
si c’était de la petite monnaie /
   
IV
 
N’importe quand Lulu peut appeler
pour m’inviter chez elle :
« Oh, je suis seule et j’ai besoin de toi
après tout tu es mon poète préféré ».
J’en ai marre.
Je me sens
et ma peau pue la chair pourrie.
Je commence à me dégoûter moi-même.
Je suis une hyène répugnante.
Il faut que je pense à ce truc des légumes
et éviter Lulu la perdue
parce que je m’embrouille trop.
Je dois m’éloigner
mais elle va m’appeler
et la luxure répondra pour moi.
Oui, ok, Lulu, ce soir.
Je suis un microbe luxurieux alcoolique et perverti.
Spectaculaires ses orgasmes sans pénétration / C’est une artiste
de l’orgasme prolongé / 3-4-5-minutes-éjaculant /
parfois je crois que c’est juste du théâtre.
Trois orgasmes consécutifs / chacun 5 minutes /
Et sans pénétration / elle court et crie dans la chambre /
Oh, non, je deviens fou avec Lulu.
Toujours avec ses jeux.
Elle suce mon beau phallus en or
et je suce son clitoris et ses lèvres / déjà elle part /
et moi derrière elle à travers la chambre
essayant d’enfiler son petit vagin étroit et rose
mais elle dit que c’est du machisme, du sous-développement :
« La pénétration est offensive, Johnny. je me laisse juste pénétrer
pour de l’argent, je suis désolée » / « Je ne te crois pas, Lulu, tu veux juste
faire chier le mâle ».
C’est toujours pareil.
Que le mâle aille se faire foutre
qu’il enlève le préservatif et se retire
ou qu’il se masturbe
dans le lavabo.
Faut pas tacher le tapis.
Mais ça continuera de la même façon.
La chair est faible.
J’aime sa schizophrénie féministe antipénétrante
Serais-je masochiste ?

V 

Le jour suivant
elle dit à ses copines philologues
que le grand poète venu d’outre-mer
pourrait au moins apporter une bouteille de whisky :
« Il picole comme un cosaque
et me fait payer
tout ce qu’il boit.
Il n’apporte jamais ni une olive.
C’est un parasite ce Johnny / Il se prend
pour mon maquereau ? »
Je suppose que ça l’excite encore plus.
Elle cache son costume de Lulu la perdue
et fait sa sainte-nitouche.Très européenne la professeure
intelligente et analytique.
Victime du tigre.
Le tigre qui accumule du sperme
comme un couillon.