.......................................................................................................................................................................................... Photo S.C.
Tartares, Ouzbeks, Nénètses / tout le peuple ukrainien, / et même les Allemands de la Volga / attendent les traducteurs.
Et peut-être, en ce moment, / un Japonais / me traduit en turc / et atteint mon âme.

Ossip Mandelstam


mercredi 26 avril 2017

Fabio Morábito (Mexique - 1955)




Mexico


Un jour mon père m’a dit
on part, et tu étais
le but : une autre langue,

d’autres amis. Non :
les amis de toujours,
la langue, celle que je parle.

Je me suis mêlé à tes eaux
volcaniques et urbaines
jusqu’à me connaître enfin,

et si en parlant je commets
les erreurs de tout le monde,
je me dis : je suis d’ici,
tu ne m’as pas sali en vain.



Ciudad de México


Un día mi padre dijo
nos vamos, y tú eras
la meta: otra lengua,

otros amigos. No:
los amigos de siempre,
la lengua, la que hablo.

Me he revuelto en tus aguas
volcánicas y urbanas
hasta al fin conocerme,

y si al hablar cometo
los errores de todos,
me digo: soy de aquí,
no me ensuciaste en vano.



Marisol Bohórquez Godoy (Colombie - 1982)





LE POÈME QUI NE VOULAIT PAS ÊTRE ÉCRIT


Je fus avant naissance témoin de la guerre
J’étais un morceau de chair essayant de palpiter
dans un ventre épié par l’angoisse

Nous avons résisté à l’appétit des violents
La pluie a effacé le silence laissé par les balles
Nous avons lavé nos cauchemars dans des rivières teintées de sang
et mordu l’obscurité devenue cendre
pour affronter la peur d’un nouveau matin
avec la mort à l’affût

Nous avons vu des mères pleurer leurs enfants
et des épouses éclipser le jour avec le deuil dans leurs habits
Nous nous sommes accrochés chaque nuit à la protection des dieux
qui ne montrent toujours pas leur visage
et nous avons caché les rêves sous le linteau d’une porte

Notre fer à cheval porte-chance
fut la victime bénie d’une balle perdue
pour que je puisse croire aux présages

J’ai vu la guerre avant ma naissance
j’ai connu les larmes de ma mère
et le fracas dans le cœur de mon père
avant d’être bercée de chansons

J’ai vu l’oranger pleurer ses oranges pourries
et servir de refuge à ceux qui sous ses branches
ont voulu effacer l’enfer de la mémoire

Et on me demande pourquoi je n’écris pas de poèmes sur la guerre
À moi qui essaye encore de taire l’écho de ses voix dans mes rêves



EL POEMA QUE NO QUISO SER ESCRITO


Fui testigo de la guerra antes de mi nacimiento
Yo era un trozo de carne que intentaba latir
en un vientre acechado por la angustia

Resistimos el hambre de los violentos
La lluvia borró el silencio que dejaron las balas
Lavamos nuestras pesadillas en los ríos teñidos de sangre
y mordimos la oscuridad hecha ceniza
para enfrentar el miedo a un nuevo amanecer
con la muerte esperando

Vimos madres llorar a sus hijos
y esposas que eclipsaron el día con el luto en sus ropas
Nos aferramos cada noche a la protección de unos dioses
que aún no muestran su rostro
y ocultamos los sueños bajo el dintel de la puerta

Nuestra herradura de la buena suerte
fue la bendecida víctima de una bala perdida
para que yo pudiera creer en los augurios

Yo vi la guerra antes de mi nacimiento
conocí el llanto de mi madre
y el estrépito en el corazón de mi padre
antes que los cantos de cuna

Vi el naranjo agrio llorar sus naranjas podridas
y servir de refugio a quienes bajo sus ramas
intentaron borrar el infierno de la memoria

Y me preguntan a mí ¿por qué no escribo poemas a cerca de la guerra?
A mí, que aún sigo intentando callar el eco de sus voces durante mis sueños



samedi 8 avril 2017

Vientre de luz/Ventre de lumière - María Mercedes Carranza (1945-2003)





Chanson du dimanche


Inutile de choisir un autre chemin,
de décider entre cette parole blessée et un bâillement
de franchir la porte par où te perdre
ou de ne faire que passer comme n’importe quel oubli.
Inutile d’arroser des racines
qu’elles soient chimères, arbres ou cicatrices,
de changer de rôle et de scène,
d’être corde, arc, pute ou ombre,
de nommer et ne pas nommer, se décider pour les étoiles.
Inutile de se dépêcher et de pressentir
car il n’y a pas assez de temps pour voir
ou s’attarder une vie entière
à connaître dans le miroir ton visage.
Les iris, le ciment, ce bleu obscur des yeux,
les nuages qui passent, l’odeur d’un corps,
la chaise qui reçoit la lumière oblique du soir,
l’air que tu bois, tout rire, tout dimanche
tout te mène indifférent et fatal vers ta mort.



Canción de domingo


Es inútil escoger otro camino,
decidir entre esta palabra herida y el bostezo,
atravesar la puerta tras la cual te vas a perder
o seguir de largo como cualquier olvido.
Es inútil rociar raíces
que sean quimeras, árboles o cicatrices,
cambiar de papel y de escenario,
ser arco, cuerda, puta o sombra,
nombrar y no nombrar, decidirse por las estrellas.
Es inútil llevar prisa y adivinar
porque no hay tiempo para ver
o demorarse la vida entera
en conocer tu rostro en el espejo.
Los lirios, el cemento, esos ojos zarcos,
las nubes que pasan, el olor de un cuerpo,
la silla que recibe la luz oblicua de la tarde,
todo el aire que bebes, toda risa o domingo,
todo te lleva indiferente y fatal hacia tu muerte.